To Belong (2010)

    To Belong,
    Belgium publications in french, flemish and english,
    plastic bags, language book, notebook, mask,
    variable time and dimensions,
    2010


    “Je ne fais pas ce que je veux, mais je veux ce que je fais.”

    Espace Art2Work, rez-de-chaussée. Après le hall et le bar, deux pièces surélevées dont l’une qui fait l’angle, séparée par une marche et deux colonnes. Dans le fond de celle-ci, un homme, assis dos à nous, face à une table. L’homme est habillé en costume cravate, il récite des pages de livres d’apprentissage des langues. Au sol, comme une barrière entre lui et les spectateurs, une barricade de sacs poubelles gonflés d’air et encore plus près de nous, un tapis de journaux, magazines, brochures, dépliants qui jonchent le sol.

    Les instructions sont indiquées sur les colonnes :

    “Le performeur lira successivement un livre en flamand, français et anglais.

    1) Faites une boule de papier et jetez-la sur le performeur s’il dit quelque chose de faux ou s’il fait une erreur.

    2) Le performeur ne regardera jamais derrière lui, c’est votre garantie.

    3) Pas de mémoire, pas de regret. Libre arbitre.

    4) Vous êtes responsables de vos actes.

    5) Ne vous fiez pas à la traduction.”

    Shima est concentré dans ses lectures. Il énumère les mois de l’année, compte de 1 à 10, égrène les jours de la semaine. Chapitre suivant, le voici en train de demander où trouver une cabine téléphonique, comment obtenir un numéro de téléphone, s’il peut envoyer un email… Vient ensuite le vocabulaire des hôtels et restaurants, etc. Le lexique est classique.

    Tant qu’il parle anglais, il ne fait pas trop d’erreurs mais comme le mentionne une des spectatrices francophones, l’on n’est pas toujours à même de reconnaître les erreurs de prononciation puisqu’il ne s’agit pas de notre langue maternelle. Par contre, lorsqu’il entame la lecture des phrases toutes faites en néerlandais puis en français, le public est censé mieux juger de l’exactitude de ses propos. Et pourtant… On se rend vite compte qu’il commette une faute ou non, une bonne partie du public qui défile ne prête pas attention aux instructions et jette avec amusement des boulettes de papier, en essayant d’atteindre l’objectif, le lecteur. Certains lancent même des bouteilles en plastique.

    Chaque fois qu’une boule de papier lui touche la tête, Shima élève le ton de la voix et s’exclame : “Excuseer”, “I’m sorry” ou “Pardon” suivant la langue qu’il est en train d’apprendre. Ses efforts paraissent vains. Au plus il y a du monde, au plus il est victime d’assauts, bombardé par des extraits de publications diverses dans des langues qu’il ne connait pas et qui l’assaillent sans pitié.

    A certains moments, le mauvais élève se lève subitement du coin où il a été puni et glisse sur sa tête un sac avec un visage neutre et impersonnel dessiné dessus. C’est l’occasion de se venger sans se faire reconnaître et de lancer à son tour des boules de papier sur le public. La seule différence, c’est qu’il opère sans nous voir – comme promis- , à l’aveuglette, et face à nous. Par ce stratagème naïf, Shima inverse sournoisement les rôles et nous renvoie notre propre image. Celle de quelqu’un qui juge vite et pire, attaque une personne dans le dos ! Son retour de flammes est justifié car le public jette les boules de papier sans (chercher à) savoir pourquoi, juste pour le plaisir de viser et de toucher une cible humaine.

    Il se rassied, enlève son masque et reprend sa lecture : “Je m’appelle Shima. Comment allez-vous ?”

    Cette performance durationnelle a été réalisée lors de la résidence d’artiste de Shima à Bruxelles entre avril et juin 2010. Selon l’artiste, cette performance ne pouvait prendre place qu’à Bruxelles, capitale belge, européenne et ville de plus en plus internationale malgré elle. Dans une ville où les voisins ne parlent pas la même langue, les Belges se parlent anglais entre eux, les docteurs ont besoin d’interprètes pour expliquer leur diagnostic et où, bien qu’ouverte sur l’extérieur, celui qui ne parle ni français, ni néerlandais, ni anglais n’a pas sa place…

    Donnons-nous aux autres le droit à l’erreur ? Avons-nous de la patience envers les étrangers ? A partir de quand appartenons-nous à un pays, à une ville ? Et à Bruxelles, par quelle langue commencer ?

    Sébastien Noulet